mercredi 16 décembre 2009

Effet d’éviction (89ème épisode)

Un soldat américain patrouille dans la province de Farah, dans le Sud-ouest de l’Afghanistan, une fleur de pavot accrochée au casque.

Erratum : au sujet de l’épisode précédent, un lecteur corse de Kiev me signale que les dindes sont consommées pour Thanksgiving, pas les oies. Par ailleurs, la Corse a été achetée "à réméré" à la République de Gênes et non à un Duc. C’était en 1768.

Le courrier des lecteurs est à la fin.

17 décembre 2009

Barack Obama fêtera bientôt ses un an à la Maison Blanche. Honoré par le Prix Nobel de la Paix, il doit finir deux guerres, éviter par la rhétorique d’assumer les drones avec le Pakistan, sauver l’économie, la banquise, donner un médecin à chaque Américain. Reste la diplomatie pour l’Iran, Hillary Clinton à la relance du dialogue israélo-palestinien. Et un 1,4 milliards de Chinois.

Suffit-il de vouloir vouloir ? Le 1er décembre, Obama annonçait à West Point sa nouvelle stratégie en Afghanistan. Si cela avait été McCaïn, Sarah Palin aurait demandé un micro et le parterre d’officiers aurait eu droit à grand « déferlement »[i]. Qui sait si l’ancien pilote qui passa six ans en captivité [ii] n’eût pas annoncé le rétablissement du service militaire ?

A West Point, le Président s’est lancé dans un réquisitoire de l’après 11 septembre. Il a rappelé comment en moins de deux ans, Bush avait réussi à dilapider la sympathie intergalactique (« Nous sommes tous Américains ») ; comment une guerre préventive dans le pays erroné avait permis la retirade de Ben Laden ; comment l’armée en sous-effectifs, desservie par des alliances abimées, distendue sur deux fronts aux limites poreuses avait laissé aux forces d’Al Qaeda la possibilité de se regrouper en nouveaux bastions au Pakistan. Il a martelé que son objectif était de « déranger, démanteler et détruire » (Disrupt, Dismantle and Defeat, parfois le dernier terme etait remplacé par Distroy) Al Qaeda. A la fin, il a annoncé qu’il rajoutait 30.000 troupes, pour mieux se retirer mon enfant, et sans appeler l’opération « un [petit] déferlement ». A aucun moment, il n’a parlé d’une guerre conventionnelle ingagnable, ou d’une solution politique, ni du pavot ; le nerf des clans.

Entre deux guerres au loin et un tsunami livré à domicile, il n’est pas facile de dire « qui trop embrasse mal étreint » ; aucune de ces crises ne peut être révoquée. Mais l’effort est-il soutenable ?

Certes dans son discours Obama a rendu hommage au coût humain : “Je suis allé voir nos courageux soldats blessés à Walter Reed. J’ai voyagé jusqu’à Douvres[iii] pour accueillir les cercueils couverts du drapeau de 18 Américains qui revenaient au pays pour leur repos final »[iv].


Cercueils de soldats américains en provenance d’Irak. Base aérienne dans le Delaware. Depuis l’élection d’Obama, ce genre d’image n’est plus censuré.


Il a aussi abordé la question du coût financier : « Ayant récemment vécu la pire crise économique depuis les années 30, le peuple américain est logiquement centré sur la reconstruction de son économie et la lutte contre le chômage, ici sur notre sol [v]».


La guerre c’est le sang des autres mais l’argent du contribuable. Voici un tableau tiré de l’émission de Rachel Maddow [vi] indiquant l’évolution du volume des troupes américaines déployées en Afghanistan depuis 2001 :


En abscisses, l’année. En ordonnées, le nombre de soldats.

D’après le Center for Strategic & Budgetary Assessment [Vii], un groupe de recherche indépendant basé à Washington, du fait des deux guerres, le budget de l’Etat est exsangue. Entre 2004 et 2009, un soldat en Afghanistan aura coûté 1,1 millions de $ par an ; contre 556.000$ pour son collègue déployé en Irak. En tout, plus d’un trillion de $.

A acheminer, l’essence revient par exemple entre 25$ et 45$ le « gallon »[viii], contre 3$ à la pompe de San Francisco. Chaque soldat en Afghanistan (ou en Irak) en « consomme » 8000 gallons par an. Soit 360.000 $ rien qu’en carburant.


C’est sans compter des décennies de dépenses médicales et de pensions militaires pour les anciens combattants.


A priori, on pourrait penser que l’argent dépensé pour l’entretien de 30.000 soldats supplémentaires à l’étranger aurait profité davantage à l’économie américaine s’il avait été affecté à la dépense intérieure, notamment sous forme d’investissement. D’un autre côté, l'armée américaine vit de façon largement autarcique et ses dépenses à l'étranger sont pour une large part des dépenses sur le marché intérieur, aéroportées.


John Murtha, représentant de la Pennsylvanie au Congrès et Président de la sous-commission des dépenses de l’armée craint le retour de l’inflation : « Nous n’avons pas payé la facture de la Guerre du Vietnam et nous en avons payé le prix ! »[ix]


D’autres élus exigent un impôt de guerre pour absorber le coût et rendre la guerre visible, donc impopulaire, dans le porte-monnaie pas juste à la télévision. Par exemple David Obey explique que faute de ressource nouvelle le coût à long terme du conflit en Afghanistan pourrait « dévorer toute autre priorité posée par le Président ou n’importe quel autre élu au Congrès »[x].

Combien de temps les Américains continueront-ils à accepter de verser au bout du monde du temps et de l’argent ?

Elizabeth Warren, professeur à Harvard voit le spectre de la paupérisation planer sur les Etats-Unis. Que deviendrait « une Amérique sans classe moyenne »[xi] ?

« Aujourd’hui, un Américain sur cinq est sans emploi ou en chômage partiel. Une famille sur neuf ne peut pas payer le minimum sur ses factures. Un prêt immobilier sur huit est en souffrance. Un Américain sur huit mange grâce aux bons alimentaires. Plus de 120.000 familles se déclarent en faillite civile chaque mois. La crise a détruit 5 trillions d’économies ou d’épargne retraite et 10 millions d’accédants à la propriété pourraient se retrouver à la rue »[xii].

En somme, la guerre ou la reprise, il faut choisir.


La comparaison avec les années 40-45 est intéressante. Six millions d’emplois crées ! Entre 1941 et 1945, le déficit budgétaire américain a été multiplié par 5, pour atteindre environ 17% du PIB. Ce déficit était soutenable dans la mesure où il était financé par l'épargne intérieure ; comme c'est le cas typiquement dans toute économie de guerre.



Musée de la Bourse (New York)


De plus, beaucoup d’or avait afflué de l’autre côté de l’Atlantique. Il n’y avait donc pas de déficit extérieur ; par définition égal à l’écart entre l’investissement national et l’épargne nationale.


Actuellement, le déficit est d’ampleur comparable (13% en 2009), mais l’épargne intérieure ne permet plus de le financer car les Américains n’épargnent plus. En outre, l’augmentation des dépenses courantes de l’Etat mange l’épargne nationale. C’est ce qu’on appelle un effet d’éviction. Le résultat est un déficit extérieur ; financé par les non-résidents qui acceptent d’investir en dollars US. La situation est donc soutenable.


Mais les étrangers continueront-ils à accepter d’investir en bons du Trésor dans une monnaie qui se déprécie ? Obama regarde la bombe de la dette qui fait tic-tic. Il a déclaré vouloir réduire le déficit à 3% en 2013, au lieu de 13%.


25 décembre 2009

Un jeune homme de famille aisée et d’origine nigériane met le feu à ses sous-vêtements gorgés d’explosifs. Des voyageurs interviennent et le neutralisent. L’avion se pose à Détroit.

Six jours plus tard, la prison de Guantanamo devait fermer.

Nous sommes le 27 janvier, les prisonniers n’ont toujours pas reçu de lettre ni d’indemnité d’éviction.




[i] La stratégie décidée par le Général Petraeus en Irak à partir de 2007 s’appelait « The surge » ; qui se traduit par l’élan ou le déferlement de violence. En Irak, elle a visé et réussi grâce à un débarquement massif des troupes (passées à 160.000) à submerger l’ennemi.

[ii] En 1967, l’avion du futur sénateur de l’Arizona fut abattu et il fut fait prisonnier par les Vietnamiens du Nord. Il demeura en captivité jusqu’en 1973. Il fut victime de torture à plusieurs reprises.

[iii] Dover dans le Delaware. http://www.dover.af.mil/

[iv] I visited our courageous wounded warriors at Walter Reed. I've traveled to Dover to meet the flag-draped caskets of 18 Americans returning home to their final resting place.”


[v] "Having just experienced the worst economic crisis since the Great Depression, the American people are understandably focused on rebuilding our economy and putting people at work here at home"

[Vi] MSNBC, 2 décembre 2009



[viii] Presque 4 litres.

[ix] “We didn’t pay for the Vietnam War and we paid a heavy price,”

[x] “ The longer-term costs of continuing conflict in the Afghanistan region could devour virtually any other priorities that the president or anyone in Congress [has],”

[xii]Today, one in five Americans is unemployed, underemployed or just plain out of work. One in nine families can't make the minimum payment on their credit cards. One in eight mortgages is in default or foreclosure. One in eight Americans is on food stamps. More than 120,000 families are filing for bankruptcy every month. The economic crisis has wiped more than $5 trillion from pensions and savings, has left family balance sheets upside down, and threatens to put ten million homeowners out on the street.”


Courrier des lecteurs :

Depuis Luxembourg

“Bonjour Gabrielle,

Que peut-on penser des dernières déclarations d'Obama sur les banques et leurs profits "obscènes" ?

Crois-tu vraiment qu'il ne s'agisse que d'un contre-feu pour faire passer la réforme du système de santé ?

Si oui, jusqu'où serait-il prêt, quelles concessions sur les nouvelles règles de régulation (encore relativement vagues) pourrait-il faire ?

Vivement l'épisode...91 ! :-))

A bientôt.

P.S. : joli photo...

Stéphane. »

NDLR : Nous écouterons le discours sur « l’état de l’Union » demain pour comprendre.

lundi 30 novembre 2009

Je suis Dubaï (88ème épisode)

Maquette de Dubailand

Lundi 30 novembre 2009

Un sujet de conversation courait mercredi sur toutes les lèvres des oies qui attendaient leur tour pour servir leur pays en mourant pour Thanksgiving : Dubaï serait-il le nouveau Lehman Brothers, la suivante bulle immobilière à percer, la future Argentine sur laquelle il faudrait pleurer ? Vendredi, en pleine fête de l’Eid, à travers le Tupperware de leur sépulture frigorifiée, un autre sujet faisait commotion : pourquoi Tiger Woods était-il rentré dans sa voiture puis dans un arbre en sortant de chez lui à deux heures du matin ? Il se trouve que j’ai moins de culture people que les oies et que je sais qui est Tiger Woods uniquement grâce au fait que dans ma vie d’avant, j’ai vendu des sérigraphies de Leroy Neiman à des banquiers[i] qui jouaient au golf[ii]. Pléonasme.

En annonçant la semaine dernière que Dubaï World repoussait de six mois l’exécution de ses obligations financières, le conglomérat public a semé une petite panique, la pire depuis le 11 avril sur les places boursières d’Asie, d’Europe et des Etats-Unis. Dubaï World, l’établissement public d’aménagement de Dubaï a un passif officiellement évalué à 59 milliards $ (officieusement à 80 ou 120 milliards). Dubai World n’est pas le gouvernement, le trésor public, mais devinez qui est son actionnaire unique ? Le terme employé n’était ni ‘forebearance’ (=délai de grâce) ni ‘moratorium’ (=moratoire), mais ‘standstill’(=halte), que tout le monde a traduit en euphémisme de cessation de paiement.

Lundi, les bourses mondiales étaient reparties à la hausse, forte en Asie, moderato cantabile en Europe et tremolo aux Etats-Unis ; sauf celles d’Abu Dhabi et de Dubaï qui perdaient 8,3% et 7,3%.

Moins que les 10% escomptés claironnaient les optimistes, sans doute fortement investis. Mais l’alerte avait tout de même résulté dans la destruction de 9 milliards $ de capitalisation boursière en un seul jour aux Emirats Arabes Unis.
Avant l’ouverture des marchés ce matin, la filiale immobilière de Dubai World, appelée Nakheel (littéralement, les palmiers) avait demandé au Nasdaq de Dubai de suspendre la cotation de trois de ses sukuk. Les sukuk sont aux obligations (bonds) ce qu’Henry VIII est à l’annulation : un arrangement pour faire ce qu’on a vraiment envie de faire sans admettre la contradiction.

Puis dans la matinée, dans un communiqué de presse de cinq paragraphes, Dubai World mettait au point que ce n’était pas la totalité de son bilan qui posait problème : « la valeur totale de la dette des entreprises sujettes à la restructuration financière s’élève à 26 milliards $, dont 6 milliards de sukuk chez Nakheel ».

Une de ces obligations très islamiques d’un montant de 3,6 milliards $ arrivait à maturité le 14 décembre. Il était donc temps de dire « pouce ! »
J’ai longuement développé mon analyse sur Dubai en décembre dernier dans une chronique intitulée « Mon utopie ne connait pas les tsunamis »[iii].
Si Dubaï faisait faillite, il n’entrainerait pas dans sa chute le système financier mondial, ce que les économistes appellent « causer un risque systémique ». 60, 80 ou 120 milliards c’est beaucoup d’argent pour une entreprise - demandez à AIG et au contribuable américain qui en est déjà à 160 milliards $. Mais Abu Dhabi détient 400 milliards $ en fonds souverains des EAU ; et le baril de brent cotait cet après-midi à New York 78,47$.
Nous sommes donc dans un système de garantie implicite au sein de la fédération avec possible rééquilibrage des pouvoirs et où le scénario catastrophe aboutirait à une mise sous tutelle du territoire ; comme cela s’est passé au XVIIIeme siècle, avec la Corse, pour le Duc de Gênes impécunieux. Moyennant le versement annuel de subsides, un traité de Compiègne autorisera Abu Dhabi à installer des garnisons financières à Dubai. Tout en reconnaissant que l’autorité des Dubaïotes est légitime, le gouvernement payeur, représenté par un duc de Choiseul, ministre plénipotentiaire fera régner l’ordre sur le protectorat. Il sera stipulé dans l’accord que tout redeviendra comme avant, à la fin de la dixième année, si Dubaï rembourse.
Autre variante : Abu Dhabi rachète l’actif au bilan de Dubaï Word à l’étranger, les casinos de Las Vegas et à Macau, la chaine de magasins de luxe Barney’s... et les apparences sont sauves car le Duc de Choiseul ne prend pas ses quartiers à Burj al Arab, mais le résultat est le même.
Plus intéressante était l’analyse faite dans le Wall Street Journal à partir du tableau ci-dessous[iv]. Elle montrait qu’après le tsunami, tous les Etats endettés n’étaient pas égaux devant l’endettement, et comment la signature de certains (cf : Etats-Unis, Japon) inspirait beaucoup plus confiance que celle d’autres victimes du tsunami (cf : Hongrie, Turquie). Le tableau se lit de la manière suivante : pour assurer pendant cinq ans une dette de 10 millions de $ auprès de l’Etat américain, il vous en coutera 35.000$ par an et 675.000$ si la dette à été contractée auprès de l’Etat dubaïote.

Le graphique aurait aussi dû inclure la Grèce, les Pays Baltes et l’Irlande dans les maillons qui tirent.
La politique économique en zone euro promet donc d’être intéressante, si tant est qu’elle veut exister avec des pays où la politique monétaire est alignée sur le bon plaisir de Francfort, surnommée Bankfurt, où la politique budgétaire commune est limitée à 1,6% du PIB et où la politique budgétaire nationale frôle déjà les 10% de déficit sans plan de relance.

Pour en revenir à Dubaï, il est évident qu’une partie des fascinés par l’hypercapitalisme nourrissait une jalousie rentrée et que ses déboires actuels révèlent une joie aigre comme disent les Allemands (Schadenfreude), une délectation dans les malheurs d’autrui.

Alors de quoi gloussent les oies ? Si Tiger Woods est certainement le seul milliardaire noir au monde avec Oprah Winfrey, en jouant du club il n’a amassé que des millions. C’est par une très savante monétisation de son image, ce qu’en marketing on appelle faire de son nom une marque (brand), qu’il a su démultiplier ses gains. A Dubaï, il a ainsi vendu son nom à un complexe immobilier au sein de Dubailand, avec un golf bien sûr, et autour une centaine de villas.

On ne demande pas à un sportif d’avoir une conscience, tout le monde n’est pas Mohammed Ali. Je ne lui reprocherais presque pas de ne pas avoir réclamé de conditions plus humaines pour les maçons et les domestiques de son royaume aux cent châteaux, lui le petit-fils d’esclave par son père, si toutefois il n’avait aussi prêté son aura à Nike.

Dans une publicité de 2006, des enfants de toutes les couleurs répètaient « je suis Tiger Woods »[v], en référence directe au film de Spike Lee, où un groupe de bambins se lève en 1992 pour proclamer : « Je suis Malcom X »[vi], en abime du film de Kubrick de 1960 avec la célèbre scène du « je suis Spartakus ».

N’est pas prince noir brillant qui veut.



Parking de l’aéroport de Dubaï (février 2009)
[iv] Edition des samedi-dimanche 28-29 novembre 2009, page A10.

mardi 27 octobre 2009

Après le tsunami (87ème épisode)


27 octobre 2009
On peut faire tout dire à une photo de gens qui font la queue. Du temps où j’étais enfant, TF1 montrait les longues files d’attente pour acheter du pain en France, diffusées à la télévision polonaise. Yves Mourousi n’exsudait pas que l’anticommunisme primaire. Il officiait la messe du 13h00, après la libéralisation des médias par la Gauche et avant l’arrivée de l’émission « Arrêt sur images » ; puis sa suppression en 2007. Il incarnait une forme de journalisme irrévérencieux qui devrait être un pléonasme mais cela dépend des pays. Nos concitoyens ne le croient pas, mais leur PAF est un quatrième pouvoir en toc par rapport aux Etats-Unis ; pays où CNN matraquait en 2003 « A bas le tyran, vive la Guerre ! » et qui a inventé Citizen Kane ; mais où les forces du marché rendent possibles des programmes comme « See it now » d’Edward Murrow, qui contribua à faire trébucher le sénateur McCarthy dans ses propres déclarations, où un Président dut démissionner suite à des révélations parues dans le Washington Post (quand a-t-on vu l’un des nôtres inquiété par des fuites dans le Canard enchainé ?), et où de nos jours, Rachel Maddow, une sorte de Michel Polac de 37 ans présente les nouvelles tous les soirs en prime time, sur la chaine de Bill Gates.
Le week-end dernier, tandis que je séparais le San Francisco Chronicle de l’ivraie publicitaire et que derrière le double vitrage, les voitures reprenaient possession de l’Embarcadero après le cross de Nike, je découvre sur la première page une photo d’une foire aux ménages surendettés. Quatre mille personnes encadrées par des bénévoles en tee-shirt jaune venues renégocier leurs prêts immobiliers sur des maisons dépréciées mais qui tiennent debout.
Nous avons longé l’océan et nous nous sommes enfoncés dans le brouillard, tacheté de paravoiles, toujours plus au sud grâce au GPS. Arrivés au hangar du Palais de la Vache, une foule jeune, drue, vieille, bigarrée, boursoufflée par deux nuits sur le parking s’étirait sur plusieurs centaines de mètres. Les plaques d’immatriculations formaient un jeu de miroirs des rêves fragmentés, des paysans mexicains immigrés en Californie du Centre, des maçons de banlieue, des femmes de chambre de Las Vegas. Tous ces morceaux de vie diversement découpés et colorés produisaient de nouvelles figures à chaque secousse, reçue par la queue. Elles attendaient avec la discipline des Anglo-Saxons et la patience du besoin. Nous n’avons pas pu nous garer.
J’ai repensé à un autre stade couvert, le Superdome de la Nouvelle Orléans, pendant l’ouragan Katrina. Etait-ce l’esthétique de la destruction sur des kilomètres carrés[i], l’abandon des victimes par les services d’urgence ou le fait que cinq années après les événements, les vestiges excitent encore la terreur et la pitié ? A quoi reconnait-on une tragédie ?

Dans l’enceinte du Cow Palace de Daly City



Vingt-six mois depuis l’éclatement des subprimes, la crise immobilière aux Etats-Unis n’est plus le problème exclusif de ceux qui ne savaient pas lire un contrat en anglais ou de ceux qui ont eu le revers de fortune plus grand que l’épargne. Tout le monde sur conseil de son banquier avait pris sa maison pour une tirelire. La faillite rattrapée in extremis des réassureurs Fanny Mae et Freddy Mac a annihilé le marché de la vente de titres obligataires adossés aux crédits immobiliers. Le credit crunch a terminé de bloquer la situation en renchérissant les emprunts à taux variable. Au fur et à mesure que passaient les mois, pourrissaient les emprunts qui contenaient une clause à retardement. D’après la base de données http://www.foreclosuredata.com/ , aux Etats-Unis, au 27 octobre 2009, 1,2 millions de logements sont à divers stades de la saisie bancaire.
En même temps que Geithner sa lançait dans le chantier du nettoyage du bilan des banques, Shaun Donovan, Ministre du logement mettait en œuvre la politique d’Obama, le Home Affordable Modification Program, annoncé en mars 2009. La première idée est d’inciter par des mécanismes gagnant-gagnant les prêteurs à ajuster le montant des emprunts à la valeur dépréciée des biens. La deuxième est de n’aider que les personnes qui occupent leur logement et qui ont fait preuve de bonne foi en tant qu’emprunteur. Les quatre banques ayant bénéficié le plus de la largesse du contribuable, JP Morgan, Wells Fargo, Bank of America et Citigroup, (via sa filiale CitiMortgage) sont ou représentent les créanciers de 65% des 2.7 millions de prêts immobiliers, susceptibles de bénéficier du dispositif. Mais seule une minorité l’a été, souvent de manière symbolique, ce qui a entraîné des rechutes quelques mois après.
Voici un tableau qui reflète la résistance des institutions financières à revoir les termes des prêts :

La première colonne représente le pourcentage des prêts pour lesquels la banque propose une modification sur le total des prêts qui pourraient l’être au titre de la loi. Par exemple, Wells Fargo ne propose qu’à 10% de ses emprunteurs en grande difficulté et qui réunissent les conditions, d’envisager une novation de leur contrat de prêt.
La deuxième colonne représente le pourcentage de prêts pour lesquels la négociation s’engage. La troisième montre qu’à l’exception de Bank of America, un nombre très élevé des dossiers ouverts aboutissent. Mais le tableau ne montre pas à quel pourcentage de la valeur du bien immobilier, le montant du prêt est ramené. Ni si le prêt nové ne connait plus d’incident.
Si l’argent du contribuable a pu éviter la mort par nécrose du système financier, dont les banquiers de Wall Street, disait Barney Frank, le président de la commission des finances[ii] au Congrès, de temps de Hank Paulson, alors l’argent du TARP doit aussi servir à secourir les familles en proie au tsunami immobilier. Les Démocrates sont aux responsabilités depuis dix mois et les 50 milliards du TARP pour les ménages surendettés ont été chassés par une tâche encore plus grandiose et urgente, la réforme de la protection sociale. Maintenant que le chômage est repassé au dessus de 10% et le Dow Jones à 10.000 points, comment ne pas parler de désillusion ?
Un autre programme du Fed, le TALF a lui été élargi en mai pour relancer la titrisation en se disant que les obligations d’hier sont les problèmes d’aujourd’hui et que les banques ne recommenceront pas à prêter ou à refinancer tant qu’elles n’auront pas pu se débarrasser de leurs actifs toxiques. C’est un peu comme si on disait aux chômeurs que leurs problèmes seront résolus si les ennuis de leurs anciens employeurs disparaissent. Ce n’est pas faux dans l’absolu mais pourquoi ne pas commencer par eux ?
La nouveauté depuis la fin de l’été, c’est l’industrialisation du processus de renégociation des prêts. Une autre queue, la même foule ? Dans d’autres halles de rodéo, 8000 patients en sept jours sont traités par du personnel médical bénévole. La location du stade provient des dons des Démocrates de gauche (les liberals, les autres s’autodéfinissent comme « moderates »). Ils ont compris que ces images au journal de 20h00 valent dix manifestations. Fondé en 2001, le Mouvement National pour les Cliniques Gratuites[iii] a des dispensaires dans tout le pays, mais il se concentre en ce moment dans les Etats dont les Sénateurs s’opposent à la création d’une couverture médicale publique.

Gabrielle Durana
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[i] http://www.metmuseum.org/special/new_orleans/images.asp Robert Polidori a publié un livre de cette exposition : “After the flood”.
[ii] Son titre officiel est “Chairperson of the House Financial Services Committee”
[iii] http://www.freeclinics.us/events.php Si vous voulez soutenir une bonne cause, votez avec votre carte de crédit.