mercredi 16 décembre 2009

Effet d’éviction (89ème épisode)

Un soldat américain patrouille dans la province de Farah, dans le Sud-ouest de l’Afghanistan, une fleur de pavot accrochée au casque.

Erratum : au sujet de l’épisode précédent, un lecteur corse de Kiev me signale que les dindes sont consommées pour Thanksgiving, pas les oies. Par ailleurs, la Corse a été achetée "à réméré" à la République de Gênes et non à un Duc. C’était en 1768.

Le courrier des lecteurs est à la fin.

17 décembre 2009

Barack Obama fêtera bientôt ses un an à la Maison Blanche. Honoré par le Prix Nobel de la Paix, il doit finir deux guerres, éviter par la rhétorique d’assumer les drones avec le Pakistan, sauver l’économie, la banquise, donner un médecin à chaque Américain. Reste la diplomatie pour l’Iran, Hillary Clinton à la relance du dialogue israélo-palestinien. Et un 1,4 milliards de Chinois.

Suffit-il de vouloir vouloir ? Le 1er décembre, Obama annonçait à West Point sa nouvelle stratégie en Afghanistan. Si cela avait été McCaïn, Sarah Palin aurait demandé un micro et le parterre d’officiers aurait eu droit à grand « déferlement »[i]. Qui sait si l’ancien pilote qui passa six ans en captivité [ii] n’eût pas annoncé le rétablissement du service militaire ?

A West Point, le Président s’est lancé dans un réquisitoire de l’après 11 septembre. Il a rappelé comment en moins de deux ans, Bush avait réussi à dilapider la sympathie intergalactique (« Nous sommes tous Américains ») ; comment une guerre préventive dans le pays erroné avait permis la retirade de Ben Laden ; comment l’armée en sous-effectifs, desservie par des alliances abimées, distendue sur deux fronts aux limites poreuses avait laissé aux forces d’Al Qaeda la possibilité de se regrouper en nouveaux bastions au Pakistan. Il a martelé que son objectif était de « déranger, démanteler et détruire » (Disrupt, Dismantle and Defeat, parfois le dernier terme etait remplacé par Distroy) Al Qaeda. A la fin, il a annoncé qu’il rajoutait 30.000 troupes, pour mieux se retirer mon enfant, et sans appeler l’opération « un [petit] déferlement ». A aucun moment, il n’a parlé d’une guerre conventionnelle ingagnable, ou d’une solution politique, ni du pavot ; le nerf des clans.

Entre deux guerres au loin et un tsunami livré à domicile, il n’est pas facile de dire « qui trop embrasse mal étreint » ; aucune de ces crises ne peut être révoquée. Mais l’effort est-il soutenable ?

Certes dans son discours Obama a rendu hommage au coût humain : “Je suis allé voir nos courageux soldats blessés à Walter Reed. J’ai voyagé jusqu’à Douvres[iii] pour accueillir les cercueils couverts du drapeau de 18 Américains qui revenaient au pays pour leur repos final »[iv].


Cercueils de soldats américains en provenance d’Irak. Base aérienne dans le Delaware. Depuis l’élection d’Obama, ce genre d’image n’est plus censuré.


Il a aussi abordé la question du coût financier : « Ayant récemment vécu la pire crise économique depuis les années 30, le peuple américain est logiquement centré sur la reconstruction de son économie et la lutte contre le chômage, ici sur notre sol [v]».


La guerre c’est le sang des autres mais l’argent du contribuable. Voici un tableau tiré de l’émission de Rachel Maddow [vi] indiquant l’évolution du volume des troupes américaines déployées en Afghanistan depuis 2001 :


En abscisses, l’année. En ordonnées, le nombre de soldats.

D’après le Center for Strategic & Budgetary Assessment [Vii], un groupe de recherche indépendant basé à Washington, du fait des deux guerres, le budget de l’Etat est exsangue. Entre 2004 et 2009, un soldat en Afghanistan aura coûté 1,1 millions de $ par an ; contre 556.000$ pour son collègue déployé en Irak. En tout, plus d’un trillion de $.

A acheminer, l’essence revient par exemple entre 25$ et 45$ le « gallon »[viii], contre 3$ à la pompe de San Francisco. Chaque soldat en Afghanistan (ou en Irak) en « consomme » 8000 gallons par an. Soit 360.000 $ rien qu’en carburant.


C’est sans compter des décennies de dépenses médicales et de pensions militaires pour les anciens combattants.


A priori, on pourrait penser que l’argent dépensé pour l’entretien de 30.000 soldats supplémentaires à l’étranger aurait profité davantage à l’économie américaine s’il avait été affecté à la dépense intérieure, notamment sous forme d’investissement. D’un autre côté, l'armée américaine vit de façon largement autarcique et ses dépenses à l'étranger sont pour une large part des dépenses sur le marché intérieur, aéroportées.


John Murtha, représentant de la Pennsylvanie au Congrès et Président de la sous-commission des dépenses de l’armée craint le retour de l’inflation : « Nous n’avons pas payé la facture de la Guerre du Vietnam et nous en avons payé le prix ! »[ix]


D’autres élus exigent un impôt de guerre pour absorber le coût et rendre la guerre visible, donc impopulaire, dans le porte-monnaie pas juste à la télévision. Par exemple David Obey explique que faute de ressource nouvelle le coût à long terme du conflit en Afghanistan pourrait « dévorer toute autre priorité posée par le Président ou n’importe quel autre élu au Congrès »[x].

Combien de temps les Américains continueront-ils à accepter de verser au bout du monde du temps et de l’argent ?

Elizabeth Warren, professeur à Harvard voit le spectre de la paupérisation planer sur les Etats-Unis. Que deviendrait « une Amérique sans classe moyenne »[xi] ?

« Aujourd’hui, un Américain sur cinq est sans emploi ou en chômage partiel. Une famille sur neuf ne peut pas payer le minimum sur ses factures. Un prêt immobilier sur huit est en souffrance. Un Américain sur huit mange grâce aux bons alimentaires. Plus de 120.000 familles se déclarent en faillite civile chaque mois. La crise a détruit 5 trillions d’économies ou d’épargne retraite et 10 millions d’accédants à la propriété pourraient se retrouver à la rue »[xii].

En somme, la guerre ou la reprise, il faut choisir.


La comparaison avec les années 40-45 est intéressante. Six millions d’emplois crées ! Entre 1941 et 1945, le déficit budgétaire américain a été multiplié par 5, pour atteindre environ 17% du PIB. Ce déficit était soutenable dans la mesure où il était financé par l'épargne intérieure ; comme c'est le cas typiquement dans toute économie de guerre.



Musée de la Bourse (New York)


De plus, beaucoup d’or avait afflué de l’autre côté de l’Atlantique. Il n’y avait donc pas de déficit extérieur ; par définition égal à l’écart entre l’investissement national et l’épargne nationale.


Actuellement, le déficit est d’ampleur comparable (13% en 2009), mais l’épargne intérieure ne permet plus de le financer car les Américains n’épargnent plus. En outre, l’augmentation des dépenses courantes de l’Etat mange l’épargne nationale. C’est ce qu’on appelle un effet d’éviction. Le résultat est un déficit extérieur ; financé par les non-résidents qui acceptent d’investir en dollars US. La situation est donc soutenable.


Mais les étrangers continueront-ils à accepter d’investir en bons du Trésor dans une monnaie qui se déprécie ? Obama regarde la bombe de la dette qui fait tic-tic. Il a déclaré vouloir réduire le déficit à 3% en 2013, au lieu de 13%.


25 décembre 2009

Un jeune homme de famille aisée et d’origine nigériane met le feu à ses sous-vêtements gorgés d’explosifs. Des voyageurs interviennent et le neutralisent. L’avion se pose à Détroit.

Six jours plus tard, la prison de Guantanamo devait fermer.

Nous sommes le 27 janvier, les prisonniers n’ont toujours pas reçu de lettre ni d’indemnité d’éviction.




[i] La stratégie décidée par le Général Petraeus en Irak à partir de 2007 s’appelait « The surge » ; qui se traduit par l’élan ou le déferlement de violence. En Irak, elle a visé et réussi grâce à un débarquement massif des troupes (passées à 160.000) à submerger l’ennemi.

[ii] En 1967, l’avion du futur sénateur de l’Arizona fut abattu et il fut fait prisonnier par les Vietnamiens du Nord. Il demeura en captivité jusqu’en 1973. Il fut victime de torture à plusieurs reprises.

[iii] Dover dans le Delaware. http://www.dover.af.mil/

[iv] I visited our courageous wounded warriors at Walter Reed. I've traveled to Dover to meet the flag-draped caskets of 18 Americans returning home to their final resting place.”


[v] "Having just experienced the worst economic crisis since the Great Depression, the American people are understandably focused on rebuilding our economy and putting people at work here at home"

[Vi] MSNBC, 2 décembre 2009



[viii] Presque 4 litres.

[ix] “We didn’t pay for the Vietnam War and we paid a heavy price,”

[x] “ The longer-term costs of continuing conflict in the Afghanistan region could devour virtually any other priorities that the president or anyone in Congress [has],”

[xii]Today, one in five Americans is unemployed, underemployed or just plain out of work. One in nine families can't make the minimum payment on their credit cards. One in eight mortgages is in default or foreclosure. One in eight Americans is on food stamps. More than 120,000 families are filing for bankruptcy every month. The economic crisis has wiped more than $5 trillion from pensions and savings, has left family balance sheets upside down, and threatens to put ten million homeowners out on the street.”


Courrier des lecteurs :

Depuis Luxembourg

“Bonjour Gabrielle,

Que peut-on penser des dernières déclarations d'Obama sur les banques et leurs profits "obscènes" ?

Crois-tu vraiment qu'il ne s'agisse que d'un contre-feu pour faire passer la réforme du système de santé ?

Si oui, jusqu'où serait-il prêt, quelles concessions sur les nouvelles règles de régulation (encore relativement vagues) pourrait-il faire ?

Vivement l'épisode...91 ! :-))

A bientôt.

P.S. : joli photo...

Stéphane. »

NDLR : Nous écouterons le discours sur « l’état de l’Union » demain pour comprendre.

lundi 30 novembre 2009

Je suis Dubaï (88ème épisode)

Maquette de Dubailand

Lundi 30 novembre 2009

Un sujet de conversation courait mercredi sur toutes les lèvres des oies qui attendaient leur tour pour servir leur pays en mourant pour Thanksgiving : Dubaï serait-il le nouveau Lehman Brothers, la suivante bulle immobilière à percer, la future Argentine sur laquelle il faudrait pleurer ? Vendredi, en pleine fête de l’Eid, à travers le Tupperware de leur sépulture frigorifiée, un autre sujet faisait commotion : pourquoi Tiger Woods était-il rentré dans sa voiture puis dans un arbre en sortant de chez lui à deux heures du matin ? Il se trouve que j’ai moins de culture people que les oies et que je sais qui est Tiger Woods uniquement grâce au fait que dans ma vie d’avant, j’ai vendu des sérigraphies de Leroy Neiman à des banquiers[i] qui jouaient au golf[ii]. Pléonasme.

En annonçant la semaine dernière que Dubaï World repoussait de six mois l’exécution de ses obligations financières, le conglomérat public a semé une petite panique, la pire depuis le 11 avril sur les places boursières d’Asie, d’Europe et des Etats-Unis. Dubaï World, l’établissement public d’aménagement de Dubaï a un passif officiellement évalué à 59 milliards $ (officieusement à 80 ou 120 milliards). Dubai World n’est pas le gouvernement, le trésor public, mais devinez qui est son actionnaire unique ? Le terme employé n’était ni ‘forebearance’ (=délai de grâce) ni ‘moratorium’ (=moratoire), mais ‘standstill’(=halte), que tout le monde a traduit en euphémisme de cessation de paiement.

Lundi, les bourses mondiales étaient reparties à la hausse, forte en Asie, moderato cantabile en Europe et tremolo aux Etats-Unis ; sauf celles d’Abu Dhabi et de Dubaï qui perdaient 8,3% et 7,3%.

Moins que les 10% escomptés claironnaient les optimistes, sans doute fortement investis. Mais l’alerte avait tout de même résulté dans la destruction de 9 milliards $ de capitalisation boursière en un seul jour aux Emirats Arabes Unis.
Avant l’ouverture des marchés ce matin, la filiale immobilière de Dubai World, appelée Nakheel (littéralement, les palmiers) avait demandé au Nasdaq de Dubai de suspendre la cotation de trois de ses sukuk. Les sukuk sont aux obligations (bonds) ce qu’Henry VIII est à l’annulation : un arrangement pour faire ce qu’on a vraiment envie de faire sans admettre la contradiction.

Puis dans la matinée, dans un communiqué de presse de cinq paragraphes, Dubai World mettait au point que ce n’était pas la totalité de son bilan qui posait problème : « la valeur totale de la dette des entreprises sujettes à la restructuration financière s’élève à 26 milliards $, dont 6 milliards de sukuk chez Nakheel ».

Une de ces obligations très islamiques d’un montant de 3,6 milliards $ arrivait à maturité le 14 décembre. Il était donc temps de dire « pouce ! »
J’ai longuement développé mon analyse sur Dubai en décembre dernier dans une chronique intitulée « Mon utopie ne connait pas les tsunamis »[iii].
Si Dubaï faisait faillite, il n’entrainerait pas dans sa chute le système financier mondial, ce que les économistes appellent « causer un risque systémique ». 60, 80 ou 120 milliards c’est beaucoup d’argent pour une entreprise - demandez à AIG et au contribuable américain qui en est déjà à 160 milliards $. Mais Abu Dhabi détient 400 milliards $ en fonds souverains des EAU ; et le baril de brent cotait cet après-midi à New York 78,47$.
Nous sommes donc dans un système de garantie implicite au sein de la fédération avec possible rééquilibrage des pouvoirs et où le scénario catastrophe aboutirait à une mise sous tutelle du territoire ; comme cela s’est passé au XVIIIeme siècle, avec la Corse, pour le Duc de Gênes impécunieux. Moyennant le versement annuel de subsides, un traité de Compiègne autorisera Abu Dhabi à installer des garnisons financières à Dubai. Tout en reconnaissant que l’autorité des Dubaïotes est légitime, le gouvernement payeur, représenté par un duc de Choiseul, ministre plénipotentiaire fera régner l’ordre sur le protectorat. Il sera stipulé dans l’accord que tout redeviendra comme avant, à la fin de la dixième année, si Dubaï rembourse.
Autre variante : Abu Dhabi rachète l’actif au bilan de Dubaï Word à l’étranger, les casinos de Las Vegas et à Macau, la chaine de magasins de luxe Barney’s... et les apparences sont sauves car le Duc de Choiseul ne prend pas ses quartiers à Burj al Arab, mais le résultat est le même.
Plus intéressante était l’analyse faite dans le Wall Street Journal à partir du tableau ci-dessous[iv]. Elle montrait qu’après le tsunami, tous les Etats endettés n’étaient pas égaux devant l’endettement, et comment la signature de certains (cf : Etats-Unis, Japon) inspirait beaucoup plus confiance que celle d’autres victimes du tsunami (cf : Hongrie, Turquie). Le tableau se lit de la manière suivante : pour assurer pendant cinq ans une dette de 10 millions de $ auprès de l’Etat américain, il vous en coutera 35.000$ par an et 675.000$ si la dette à été contractée auprès de l’Etat dubaïote.

Le graphique aurait aussi dû inclure la Grèce, les Pays Baltes et l’Irlande dans les maillons qui tirent.
La politique économique en zone euro promet donc d’être intéressante, si tant est qu’elle veut exister avec des pays où la politique monétaire est alignée sur le bon plaisir de Francfort, surnommée Bankfurt, où la politique budgétaire commune est limitée à 1,6% du PIB et où la politique budgétaire nationale frôle déjà les 10% de déficit sans plan de relance.

Pour en revenir à Dubaï, il est évident qu’une partie des fascinés par l’hypercapitalisme nourrissait une jalousie rentrée et que ses déboires actuels révèlent une joie aigre comme disent les Allemands (Schadenfreude), une délectation dans les malheurs d’autrui.

Alors de quoi gloussent les oies ? Si Tiger Woods est certainement le seul milliardaire noir au monde avec Oprah Winfrey, en jouant du club il n’a amassé que des millions. C’est par une très savante monétisation de son image, ce qu’en marketing on appelle faire de son nom une marque (brand), qu’il a su démultiplier ses gains. A Dubaï, il a ainsi vendu son nom à un complexe immobilier au sein de Dubailand, avec un golf bien sûr, et autour une centaine de villas.

On ne demande pas à un sportif d’avoir une conscience, tout le monde n’est pas Mohammed Ali. Je ne lui reprocherais presque pas de ne pas avoir réclamé de conditions plus humaines pour les maçons et les domestiques de son royaume aux cent châteaux, lui le petit-fils d’esclave par son père, si toutefois il n’avait aussi prêté son aura à Nike.

Dans une publicité de 2006, des enfants de toutes les couleurs répètaient « je suis Tiger Woods »[v], en référence directe au film de Spike Lee, où un groupe de bambins se lève en 1992 pour proclamer : « Je suis Malcom X »[vi], en abime du film de Kubrick de 1960 avec la célèbre scène du « je suis Spartakus ».

N’est pas prince noir brillant qui veut.



Parking de l’aéroport de Dubaï (février 2009)
[iv] Edition des samedi-dimanche 28-29 novembre 2009, page A10.

mardi 27 octobre 2009

Après le tsunami (87ème épisode)


27 octobre 2009
On peut faire tout dire à une photo de gens qui font la queue. Du temps où j’étais enfant, TF1 montrait les longues files d’attente pour acheter du pain en France, diffusées à la télévision polonaise. Yves Mourousi n’exsudait pas que l’anticommunisme primaire. Il officiait la messe du 13h00, après la libéralisation des médias par la Gauche et avant l’arrivée de l’émission « Arrêt sur images » ; puis sa suppression en 2007. Il incarnait une forme de journalisme irrévérencieux qui devrait être un pléonasme mais cela dépend des pays. Nos concitoyens ne le croient pas, mais leur PAF est un quatrième pouvoir en toc par rapport aux Etats-Unis ; pays où CNN matraquait en 2003 « A bas le tyran, vive la Guerre ! » et qui a inventé Citizen Kane ; mais où les forces du marché rendent possibles des programmes comme « See it now » d’Edward Murrow, qui contribua à faire trébucher le sénateur McCarthy dans ses propres déclarations, où un Président dut démissionner suite à des révélations parues dans le Washington Post (quand a-t-on vu l’un des nôtres inquiété par des fuites dans le Canard enchainé ?), et où de nos jours, Rachel Maddow, une sorte de Michel Polac de 37 ans présente les nouvelles tous les soirs en prime time, sur la chaine de Bill Gates.
Le week-end dernier, tandis que je séparais le San Francisco Chronicle de l’ivraie publicitaire et que derrière le double vitrage, les voitures reprenaient possession de l’Embarcadero après le cross de Nike, je découvre sur la première page une photo d’une foire aux ménages surendettés. Quatre mille personnes encadrées par des bénévoles en tee-shirt jaune venues renégocier leurs prêts immobiliers sur des maisons dépréciées mais qui tiennent debout.
Nous avons longé l’océan et nous nous sommes enfoncés dans le brouillard, tacheté de paravoiles, toujours plus au sud grâce au GPS. Arrivés au hangar du Palais de la Vache, une foule jeune, drue, vieille, bigarrée, boursoufflée par deux nuits sur le parking s’étirait sur plusieurs centaines de mètres. Les plaques d’immatriculations formaient un jeu de miroirs des rêves fragmentés, des paysans mexicains immigrés en Californie du Centre, des maçons de banlieue, des femmes de chambre de Las Vegas. Tous ces morceaux de vie diversement découpés et colorés produisaient de nouvelles figures à chaque secousse, reçue par la queue. Elles attendaient avec la discipline des Anglo-Saxons et la patience du besoin. Nous n’avons pas pu nous garer.
J’ai repensé à un autre stade couvert, le Superdome de la Nouvelle Orléans, pendant l’ouragan Katrina. Etait-ce l’esthétique de la destruction sur des kilomètres carrés[i], l’abandon des victimes par les services d’urgence ou le fait que cinq années après les événements, les vestiges excitent encore la terreur et la pitié ? A quoi reconnait-on une tragédie ?

Dans l’enceinte du Cow Palace de Daly City



Vingt-six mois depuis l’éclatement des subprimes, la crise immobilière aux Etats-Unis n’est plus le problème exclusif de ceux qui ne savaient pas lire un contrat en anglais ou de ceux qui ont eu le revers de fortune plus grand que l’épargne. Tout le monde sur conseil de son banquier avait pris sa maison pour une tirelire. La faillite rattrapée in extremis des réassureurs Fanny Mae et Freddy Mac a annihilé le marché de la vente de titres obligataires adossés aux crédits immobiliers. Le credit crunch a terminé de bloquer la situation en renchérissant les emprunts à taux variable. Au fur et à mesure que passaient les mois, pourrissaient les emprunts qui contenaient une clause à retardement. D’après la base de données http://www.foreclosuredata.com/ , aux Etats-Unis, au 27 octobre 2009, 1,2 millions de logements sont à divers stades de la saisie bancaire.
En même temps que Geithner sa lançait dans le chantier du nettoyage du bilan des banques, Shaun Donovan, Ministre du logement mettait en œuvre la politique d’Obama, le Home Affordable Modification Program, annoncé en mars 2009. La première idée est d’inciter par des mécanismes gagnant-gagnant les prêteurs à ajuster le montant des emprunts à la valeur dépréciée des biens. La deuxième est de n’aider que les personnes qui occupent leur logement et qui ont fait preuve de bonne foi en tant qu’emprunteur. Les quatre banques ayant bénéficié le plus de la largesse du contribuable, JP Morgan, Wells Fargo, Bank of America et Citigroup, (via sa filiale CitiMortgage) sont ou représentent les créanciers de 65% des 2.7 millions de prêts immobiliers, susceptibles de bénéficier du dispositif. Mais seule une minorité l’a été, souvent de manière symbolique, ce qui a entraîné des rechutes quelques mois après.
Voici un tableau qui reflète la résistance des institutions financières à revoir les termes des prêts :

La première colonne représente le pourcentage des prêts pour lesquels la banque propose une modification sur le total des prêts qui pourraient l’être au titre de la loi. Par exemple, Wells Fargo ne propose qu’à 10% de ses emprunteurs en grande difficulté et qui réunissent les conditions, d’envisager une novation de leur contrat de prêt.
La deuxième colonne représente le pourcentage de prêts pour lesquels la négociation s’engage. La troisième montre qu’à l’exception de Bank of America, un nombre très élevé des dossiers ouverts aboutissent. Mais le tableau ne montre pas à quel pourcentage de la valeur du bien immobilier, le montant du prêt est ramené. Ni si le prêt nové ne connait plus d’incident.
Si l’argent du contribuable a pu éviter la mort par nécrose du système financier, dont les banquiers de Wall Street, disait Barney Frank, le président de la commission des finances[ii] au Congrès, de temps de Hank Paulson, alors l’argent du TARP doit aussi servir à secourir les familles en proie au tsunami immobilier. Les Démocrates sont aux responsabilités depuis dix mois et les 50 milliards du TARP pour les ménages surendettés ont été chassés par une tâche encore plus grandiose et urgente, la réforme de la protection sociale. Maintenant que le chômage est repassé au dessus de 10% et le Dow Jones à 10.000 points, comment ne pas parler de désillusion ?
Un autre programme du Fed, le TALF a lui été élargi en mai pour relancer la titrisation en se disant que les obligations d’hier sont les problèmes d’aujourd’hui et que les banques ne recommenceront pas à prêter ou à refinancer tant qu’elles n’auront pas pu se débarrasser de leurs actifs toxiques. C’est un peu comme si on disait aux chômeurs que leurs problèmes seront résolus si les ennuis de leurs anciens employeurs disparaissent. Ce n’est pas faux dans l’absolu mais pourquoi ne pas commencer par eux ?
La nouveauté depuis la fin de l’été, c’est l’industrialisation du processus de renégociation des prêts. Une autre queue, la même foule ? Dans d’autres halles de rodéo, 8000 patients en sept jours sont traités par du personnel médical bénévole. La location du stade provient des dons des Démocrates de gauche (les liberals, les autres s’autodéfinissent comme « moderates »). Ils ont compris que ces images au journal de 20h00 valent dix manifestations. Fondé en 2001, le Mouvement National pour les Cliniques Gratuites[iii] a des dispensaires dans tout le pays, mais il se concentre en ce moment dans les Etats dont les Sénateurs s’opposent à la création d’une couverture médicale publique.

Gabrielle Durana
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[i] http://www.metmuseum.org/special/new_orleans/images.asp Robert Polidori a publié un livre de cette exposition : “After the flood”.
[ii] Son titre officiel est “Chairperson of the House Financial Services Committee”
[iii] http://www.freeclinics.us/events.php Si vous voulez soutenir une bonne cause, votez avec votre carte de crédit.



vendredi 14 août 2009

Chronique # 86 : La mort, la maladie, l’argent et le tsunami

Le poster “Hope” signé Shepard Fairey, artiste des rues,
aux côtés de la photo de Mannie Garcia qui l’a inspiré, dans une galerie de Chelsea à New York.
Vendredi 14 août 2009

Que faire d’un vendredi si vous n’êtes pas musulman ? Wall Street TV était très déprimante, -141 points au réveil. Impossible de se rendormir à cause du soleil. J’ai coupé le son et je suis allée répondre à mes mails. Puis j’ai petit déjeuné en regardant la mer. Ira, ira pas ? Je pourrais rester à lire le Wall Street Journal d’hier encore repassé, le San Francisco Chronicle de ce matin, déplié, à travailler, à écrire. Ma conscience civique me fait m’habiller pour ma visite impromptue à la Sénatrice Dianne Feinstein. Si vous avez vu le film « Milk » (2008) avec Sean Penn, quand Dan White, le Blanc-shooté-aux-barres-chocolatées avait tué le maire de San Francisco, George Moscone, et Harvey Milk sans préméditation-en-passant-par-la-fenêtre, c’est elle qui annonce la nouvelle et qui devient maire par intérim. Trente et un ans après, elle est la sénatrice ainée (Senior Senator) pour l’Etat de Californie à Washington. Elle représente 17,5 millions d’habitants à elle toute seule. Barbara Boxer, la sénatrice cadette (Junior Senator), originaire de Brooklyn mais depuis longtemps adoptée par le Comté de Marin, quand on traverse le Golden Gate, elle, est chargée de vouloir pour l’autre moitié des Californiens. Deux femmes de la région de la Baie à la chambre haute, la présidente de la chambre basse (Speaker of the House), Nancy Pelosi, est aussi de San Francisco. En échange les gouverneurs de l’Etat, Arnold Schwarzenegger ne fait pas exception montent à Sacramento depuis la Californie du Sud.

En fait, ma spontanéité a été aiguisée par un email que j’ai reçu lundi. Il était signé d’Organizing for America, le groupement qui a permis la victoire d’Obama en mobilisant des millions de simples citoyens ou de métèques, au sens grec du terme c'est-à-dire de non-citoyens, des étrangers comme moi ayant une conscience mais pas de passeport américain. Le message disait : d’après votre code postal, vous habitez juste à côté du bureau de votre Sénateur. Si vous croyez dans la réforme de l’assurance maladie et dans l’introduction d’une couverture publique pour forcer les assurances à but lucratif à baisser leurs primes, cliquez ici. Suivait un planning où on pouvait s’inscrire pour aller rendre visite à son voisin de sénateur et un plan de Google pour vous repérer. Le message n’était pas absolument clair si on était attendu ou non. C’est devenu évident, mercredi matin, quand j’ai reçu une piqure de rappel que je ne l’étais pas.
Si on regarde par sa grande lucarne en plasma, il semble que tout le pays se soit levé contre le plan Obama de réforme de l’assurance maladie. Moi qui vivais en Irlande quand Alain Juppé, alors premier ministre essayait de réformer le système français, pour en maitriser les coûts, j’ai un sens de l’ironie dans le huis-clos de mon souvenir et comme toute Française une haute tolérance pour la manifestation. La télévision montre tous les soirs des gens qui hurlent, qui traitent Obama de nazi, qui s'agitent à l’entrée des town hall meetings, la version américaine de la rencontre sous les préaux, sauf qu’ici, l’élu en plus de parler, écoute. Je dirai même plus ma chère Ségolène, ils écoutent deux fois plus qu’ils ne parlent. Et apparemment ça vocifère.

Je ne fais pas que regarder Wall Street TV toute la journée sans le son. A 20h00, du lundi au vendredi, sur la chaine du Milliardaire, MSNBC, je ne rate jamais le show de Rachel Maddow. Mon chéri et moi nous racontons notre journée au moment de la pub. C’est la meilleure émission d’informations que j’aie jamais vu à une heure décente ; le nombre de bonnes émissions à des heures où les travailleurs intellectuels ou manuels reconstituent leurs forces se rallonge même à la télévision américaine, de Charlie Rose à Meet the Press ; malheurseusement la journée n’a que 24 heures, magnétoscope numérique ou pas. Comme si un Michel Pollack de 38 ans avait été promu présentateur des nouvelles du soir, tous les soirs, Cabu en moins et la courtoisie en plus. Depuis le début des vacances parlementaires, Rachel Maddow fait un travail d’investigation quotidien pour montrer que les manifestations sont soit l’objet de citoyens mal informés : le projet d’Obama n’a pas pour but d’euthanasier les enfants trisomiques ou le 4eme âge, ou des gens comme Stephen Hawkins, astrophysicien auteur d’Une certaine histoire du temps qu’ Obama vient de décorer de l’équivalent de la Légion d’Honneur (la Medal of Freedom) accordée aussi à titre posthume à Harvey Milk et que le National Healthcare System britannique devrait utiliser dans ses pubs pour faire savoir tout le bien qu’il fait, nonobstant ses critiques. Rachel Maddow remonte le fil de l’argent : qui paye les bus qui louvoient de salle communale en gymnase ? Ou les spots télévisés démoniaques qui montrent des parents en train de se désoler que le plan Obama remboursera l’IVG de votre petite sœur mais pas l’opération de la hanche de la mémé de Caroline du Sud ? Surprise, surprise, des lobbies pharmaceutiques et des assurances privées.
Aujourd’hui, Obama rencontrait dans le Montana une assemblée de citoyens qui posaient avec déférence leurs inquiétudes sur la manière dont il allait bien pouvoir assurer 46 millions de personnes supplémentaires, sans compter les 20 millions qui sont mal couvertes, sans augmenter les impôts à la mode suédoise. « Je ne vais pas vous répondre que cela va être gratuit ». Il posait sa veste sur la chaise. Deux tiers de la somme nécessaire pourraient être trouvés dans l’informatisation et la chasse au gaspi et le tiers qui manque, explique-t-il, en supprimant le bouclier fiscal en faveur des ultras riches, institué par George W Bush tout au long de huit ans de présidence. J’ai écouté la réponse avec tendresse. Si seulement c’était si simple ! Mais je préfère qu’on laisse filer les déficits pour soigner des épileptiques que pour continuer la guerre en Irak. En fait, je préfère qu’on ne laisse pas filer les déficits mais la médecine à but lucratif est à la médecine ce que la justice militaire est à la justice.

En bas du gratte-ciel où Mme Feinstein a ses bureaux, nous étions une quarantaine à avoir répondu à l’appel de la plage de 10h00. Les agents de sécurité nous demandent toutes les cinq minutes de parler moins fort. Nous ne vociférions pas. L’homme est soit Républicain, n’a pas le sens de l’humour, exerce sa profession. Au bout de vingt minutes arrive l’assistant parlementaire qui nous reçoit dans le hall. Des profs, des retraités, des chômeurs, des artistes, des dirigeants de PME qui souhaitent fournir une couverture maladie à leurs salariés mais qui ne le peuvent pas. Chacun dit ce qu’il a sur le cœur. Je pense que ça va durer dix minutes. L’assistant prend des notes, répond en une phrase, redistribue la parole. Une fois, dix fois, vingt fois, les citoyens inquiets répètent qu’ils souhaitent une assurance publique et fédérale. En Californie, qui émet sa propre monnaie (les IOU[i]) et sabre dans les programmes sociaux au lieu de lever l’impôt pour équilibrer le budget, le salut viendra de Washington, pas de Sacramento. L’assurance devra être facultative –nous sommes au pays de la liberté de porter des armes- mais il ne faut pas qu’elle soit de témoignage : ils la veulent « robuste », il faut « qu’elle ait des dents » pour mordre, pas les patients mais dans les frais médicaux. L’assistant assentit. Un monsieur âgé qui est très content de son Medicare, l’assurance publique des plus de 65 ans, demande si la sénatrice soutient le principe du guichet unique (single payer), c'est-à-dire qu’ au lieu d’avoir des milliers d’assurances avec chacune sa bureaucratie, sa nomenclature, et son réseau de médecins, on rationaliserait le système ce qui permettrait de faire des économies et incidemment de comparer entre assureurs des produits standardisés. L’assistant avale sa salive. « Il y a plusieurs projets de loi. La sénatrice ne s’est pas encore prononcée sur la question ».

Samedi dernier, le Wall Street Journal expliquait que les chiens en Grande-Bretagne sont mieux lotis que leurs maîtres, puisqu’ils sont libres de choisir leur vétérinaire. La veille, en première page, un article par ailleurs assez bien écrit racontait le cas d’une mère française qui avait accouché dans l’ambulance parce que la petite maternité près de chez elle avait été fermée par souci d’économie. Quand j’étais en prep-ENA, il y a 10 ans, l’Inspecteur général aux affaires sanitaires et sociales que j’avais apostrophé sur la fermeture des maternités en zone rurale m’avait convaincue que les services qui effectuaient moins de 300 accouchements par an, soit nettement moins d’un accouchement par jour, donnaient un faux sens de sécurité aux mères et aux pères. En réalité, expliquait-il, leurs praticiens perdent la main à force de ne pas pratiquer les gestes suffisamment souvent. Quand un cas un peu compliqué se produit, ce qui arrive tout le temps, les nourrissons souffrent à la naissance.

Tous les technocrates ne sont pas dénués de sensibilité et tous les éditoriaux du Wall Street Journal ne sont pas inspirés par Robert Murdoch, même si la plupart le sont. A 11h30, je me suis éclipsée en me disant que le tsunami avait sacrément renversé les pièces sur l’échiquier. Obama et ses conseillers, tous formés sous Clinton avaient-ils étudié la partie jouée et perdue en 1993 ? Pourvu qu’ils ne roquent pas l’assurance publique contre la réélection en novembre 2010.

La mère de Barack Obama est morte pendue au téléphone avec son assurance qui ne voulait pas lui rembourser le traitement de sa phase terminale de cancer.

Gabrielle Durana
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[i] http://tsunamifinancier.blogspot.com/2009/07/chronique-81-lepave-economique.html

vendredi 7 août 2009

85ème épisode : les poseurs de mots sous la lune

Erratum : à propos de l’article sur Goldman Sachs, il fallait lire qu’il était paru dans Rollingstone, et non les Rolling Stones.

Bernanrd de Bovier de Fontenelle (Louis Galloche, 1670-1671, Château de Versailles)

Vendredi 7 aout 2009

Quand j’étais en licence à Paris VIII, j’avais décidé de suivre une option de Libertés Publiques. Deux enseignants officiaient en la matière. Le premier était un jeune prof africain brillantissime mais très autoritaire, qui luttait contre les effectifs surchargés en appliquant le même zèle que la police à l’entrée de Roissy. Après avoir réussi à assister clandestinement à deux séances, sur le référé-libertés, où nous étions cent trente étudiants pour soixante inscrits, je fus refoulée. Comme j’avais déjà souffert d’une éducation civique bâclée, car les enseignants au collège préféraient finir les 55 autres chapitres en histoire et en géographie, je me rabattis donc sur l’autre prof. Il était d’un âge avancé et je m’asseyais au fond de l’amphithéâtre désert pour ne pas attirer l’attention. Un jour, mon maître de conférences en macroéconomie l’apprend. Il s’écrie : « C’est une honte qu’un homme pareil enseigne cette matière ! ». Il est vrai qu’il fallait aimer la liberté. « Il était l’avocat des poseurs de bombes pendant la Guerre d’Algérie !».

Ma première rencontre avec l’Organisation de l’Armée Secrète avait eu lieu à Sciences Po. Un vieux monsieur dans un Emile Boutmy comble faisait cours de philosophie politique. Il nous expliquait Edmund Burke et les socialistes utopiques avec tant de grâce qu’il était difficile d’imaginer qu’il eût jadis tenu les comptes d’une organisation terroriste.

Je pense souvent à Raoul Girardet. Ses quatre invariants des Mythes et mythologies politiques me servent encore à analyser les discours politiques. Il y avait :

–le mythe de l’homme providentiel (« Raymond Barre, le meilleur économiste de France »[i], « Obama, we can believe in[ii] »),
-celui de l’âge d’or (« les Trente Glorieuses »[iii], « l’ère Reagan, America is back », « la croissance Clinton »),
-celui de l’unité (« La France unie »[iv], « la France qui se lève tôt »[v], « Travailler moins pour travailler tous »[vi], la dénonciation de « la fracture sociale »[vii], « Inclusion »[viii], « Fraternité »[ix])
-et celui de la conspiration (« l’axe du Mal »[x], « la racaille »[xi], « il manque 9 trillions à la Fed ! »[xii]).

Depuis mon Année Préparatoire, je me suis demandée plus d’une fois si Raoul Girardet savait compter. Quid de la thématique de la décadence ? « You are bankrupting this contry »[xiii], « la France qui tombe »[xiv]. Quid du réalisme ? « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde »[xv]. Quid de l’impérialisme ? Delenda Carthago est [xvi], « Il faut pacifier l’Algérie aux lances flammes »[xvii], « Mission accomplished » déclarait George Bush après deux semaines en Irak.

En fait, avec une cuillère en bois, on peut touiller la décadence et l’impérialisme dans la conspiration ; l’ennemi extérieur ou intime auquel on résiste, qui nous ronge, que l’on attaque en premier. Et par définition, le réalisme est de l’anti-mythe. Bien vu Monsieur Girardet.

Dans cette crise économique sans pareille, qui frappe les Etats-Unis depuis deux ans et a recouvert la planète en dix mois, le discours du complot se nourrit de l’indignation commune mais il la détourne à ses propres fins.

L’indignation est légitime, face à l’impunité civile ou pénale de gens qui ont accaparé notre système financier ; qui comme l’eau ou l’air ou l’information ou la santé appartiennent à l’humanité tout entière. Ce que Frédéric Lordon appelle « la théorisation de la condition de cocu de l’Histoire »[xviii] doit faire partie du discours mis en place publique. Aux grands hommes la patrie est reconnaissante si le pouvoir vient attaché de l’obligation de rendre compte ; ce que les Anglo-saxons appellent « accountability ». L’indignation est alors le pistolet électrique qui vise le cœur de l’abus, fait poser genoux à terre et plier de douleur les gens qui se sont servis et nous ont asservi, au lieu de servir.

L’indignation est pourtant souvent gâchée parce qu’elle se trompe d’objet. Ainsi, en début de semaine, je reçois d’un lecteur de Bruxelles un article signé par Paul Jorion et paru dans Marianne[xix]. Cet anthropologue installé à Los Angeles et qui enseigne à la prestigieuse université de UCLA écrit aussi dans le Monde, ce qui n’est pas mon cas, des analyses souvent vomitiques sur les Etats-Unis ; ce qui n’est pas mon cas non plus.

Jorion n’enseigne pas la finance mais se vante de connaître le domaine des banques, parce qu’il a été cadre chez Countrywide, surnommé la capitale de la fraude (« Fraud central [xx]») par l’émission « 60 minutes »[xxi]. En effet, chez le deuxième plus grand courtier du pays en prêts immobiliers, la Direction disait à ses salariés de mentir sur les revenus des ménages. Puis elle repackageait les prêts avariés et les distribuait dans des verrines[xxii]. Des immigrés, souvent des Latinos ou des Afro-Américains signaient avec le sourire des contrats qu’ils ne comprenaient pas pour des maisons de 270.000$ à 700.000$.

Alors que depuis dix jours, les bonnes nouvelles concernant l’économie américaine tombent comme neige en avril, avec scepticisme auprès des témoins, donc Jorion explique, grâce à sa connaissance acquise à Counrywide, que la conjoncture, loin de s’améliorer est en train d’accoucher de la fin. Il ne parle pas de toutes les maisons saisies par les banques et qu’elles gardent sous le boisseau pour organiser la pénurie -et donc la compétition entre acheteurs-, qui fera que les prix remontent. Pourtant, le shadow inventory, (littéralement les stocks qui restent dans l’obscurité) s’élèverait, d’après RealtyTrac, à 30% de plus que les 3,5 millions de logements officiellement à vendre.

Voici un diagramme paru en avril 2009 dans le San Francisco Chronicle[xxiii] qui décrivait le phénomène en Californie :

Les stocks cachés de biens immobiliers résidentiels apparaissent ici en bleu. Foreclosure veut dire « saisie immobilière » et « resale » signifie « revente ».

Il ne dit pas que les choses empirent parce que le chômage détruit le pouvoir d’achat depuis 19 mois consécutifs ; encore 272.000 emplois supprimés au mois de juillet 2009. En Californie, le taux de chômage s’élève à 11,6%.

La preuve de l’Apocalypse est d’après Jorion dans les ventes d’actions détenues par les grands directeurs des banques. Secrètement, ils seraient en train de délester leur portefeuille des actions de leur propre firme, en profitant que les cours remontent.

Il est vrai que l’indice Standard & Poor a franchi le cap des 1000 points, à 1010 aujourd’hui et que le Dow Jones caresse sans les atteindre les 9400 points. Mais quand on cherche à vérifier ses dires sur le comportement des dirigeants de grandes banques, y compris JP Morgan Chase, Morgan Stanley et Goldman Sachs, on ne trouve pas de trace d’une liquidation.

Et ce n’est pas parce que ces agissements sont secrets. Au contraire, de par la loi, ce genre de transactions est public. Elles font toutes l’objet d’une déclaration à la Securities Exchange Commission, le gendarme de la Bourse.

Vérifiez-vous-même. Si vous allez sur les pages « Vie des affaires » du site du New York Times (http://www.nytimes.com/), et que vos tapez GS dans la petite case « get quotes » de la page d’accueil, vous tombez sur la vie trépidante de Goldman Sachs[xxvi]. Cherchez maintenant dans la colonne de droite la rubrique « Latest Insider Trades”, ce qui signifie “dernières opérations d’initiés »[xxv]. La plus récente remonte au … 18 mai!

Si vous allez maintenant, sur le site http://www.insidercow.com/, vous pouvez trouver toutes les opérations d’initiés de toutes les entreprises cotées en Bourse. Amusez-vous à taper JPM pour JP Morgan Chase ou MS pour Morgan Stanley.

Par exemple, le 4 aout, le vice-président de JPM a vendu 25.000 actions pour la belle somme de 1 million de dollar, mais la colonne suivante vous montre qu’il en possède encore… 482.067.

La question de savoir s’il mérite ses stock-options n’est pas ici posée. Mais en tous les cas, contrairement à ce que racontent ceux qui envient les riches au lieu d’aimer les victimes du tsunami, personne n’est en train de vendre avant la fermeture totale.

La critique de la spéculation et de l’économie de casino est légitime mais elle doit être bien construite pour porter, sinon c’est du populisme.

Par exemple, la SEC est sur le point d’interdire une technique dite du flash trading qui utilise des super ordinateurs pour effectuer des transactions de va et vient en quelques millisecondes. Dire que c’est de la triche est faux. C’était légal et quelqu’un en a eu l’idée. Constater que ce n’est pas socialement souhaitable car totalement improductif et doit donc être interdit relève du débat démocratique. Analyser l’innovation comme une rupture de l’égalité entre épargnants qui ne disposent pas tous d’ordinateurs ultra-rapides relève, lui, d’une application « technique » de la règle de la libre concurrence.

Tordre les faits ou établir des causalités là où il n’en existe pas (Bill Gates vend des actions MSFT tous les mois depuis des années, est-ce à dire qu’il ne croit pas dans son entreprise ?), me rappelle les techniques obscurantistes utilisées pour contrôler les esprits par la peur ; Fontenelle (1657-1757) dénonçait avec courage l’absurdité de l’Eglise qui appelait au repentir avant l’avènement de la fin du monde en se basant sur l’apparition de tâches lunaires. La même absence d’esprit rationnel est à l’œuvre aujourd’hui par quelques prophètes qui profitent des causes occasionnelles et profanent la liberté.

L’indignation détournée de son vrai objet, les spéculateurs regardent leurs écrans où brille à l’ombre de leur cupidité un baril à 73$.

Gabrielle Durana
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Le New York Stock Exchange a une annexe à Mahwah, dans le New Jersey,
en cours de construction, pour pouvoir héberger les très gros ordinateurs
nécessaires au traitement des opérations d’achat et de vente flash.

[i] Valéry Giscard d’Estaing, 1976.
[ii] “Obama, du changement auquel on peut croire.
[iii] Formule inventée par Jacques Rueff, qui désigne les trente années de croissance ininterrompue de 1945 à 1973.
[iv] Slogan du candidat François Mitterrand en 1988.
[v] Slogan du candidat Nicolas Sarkozy en 2006.
[vi] Slogan des 35 heures de Martine Aubry en 1998.
[vii] Thème de campagne de Jacques Chirac en 1995.
[viii] “Intégration”, slogan de la campagne d’Obama en 2008.
[ix] Slogan de la candidate Ségolène Royale en 2006.
[x] Slogan de George W Bush qui incluait Al Qaeda, la Corée du Nord, l’Iran et Saddam Hussein.[xi] Slogan de Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur pour designer les jeunes délinquants de banlieue.
[xii] Cf: http://tsunamifinancier.blogspot.com/2009/07/84eme-chronique-la-tectonique-du.html
[xiii] Slogan des Républicains actuellement pour s’opposer au plan Obama de couverture médicale universelle.
[xiv] Nicolas Baverez, 2004
.[xv] Michel Rocard, alors Premier ministre pour expliquer la fermeture des frontières en 1990. La citation exacte, souvent méconnue est « La France ne peut accueillir toute la misère du monde, mais elle doit savoir en prendre fidèlement sa part.»
[xvi] Il faut détruire Carthage. Caton l’Ancien (-234, -149), quel que soit le sujet de son discours terminait toujours car cette phrase.
[xvii] François Mitterrand, 1956, alors ministre de l’Intérieur.
[xviii] http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=2152
[xix] http://www.marianne2.fr/Le-capitalisme-en-danger-Sauvons-les-banquiers!_a181671.html
[xx] L’expression est forgée sur le nom de la station de trains, “Grand Central” de New York, équivalente de celle des Halles à Paris. Ici elle signifie, le quartier général, la Rome où mènent toutes les routes de la fraude.
[xxi] Inspirée d’une émission canadienne des années 60 qui s’appelait “This hour has seven days”, « 60 minutes » est le programme de journalisme d’investigation le plus prestigieux de la télévision américaine, qui en compte d’autres (« Frontline » sur la télé publique…) Il est diffusé le dimanche à 18h00 sur la chaine privée CBS. Il existe depuis 1968.
[xxii] Revoir comment fonctionne la titrisation ici: http://tsunamifinancier.blogspot.com/2008/10/chronique-n26-tout-ce-que-vous-vouliez.html [xxiii] 8 avril 2009
[xxiv] http://topics.nytimes.com/top/news/business/companies/goldman_sachs_group_inc/index.html
[xxv] NB : une opération d’initié n’est pas forcement un délit.