vendredi 7 août 2009

85ème épisode : les poseurs de mots sous la lune

Erratum : à propos de l’article sur Goldman Sachs, il fallait lire qu’il était paru dans Rollingstone, et non les Rolling Stones.

Bernanrd de Bovier de Fontenelle (Louis Galloche, 1670-1671, Château de Versailles)

Vendredi 7 aout 2009

Quand j’étais en licence à Paris VIII, j’avais décidé de suivre une option de Libertés Publiques. Deux enseignants officiaient en la matière. Le premier était un jeune prof africain brillantissime mais très autoritaire, qui luttait contre les effectifs surchargés en appliquant le même zèle que la police à l’entrée de Roissy. Après avoir réussi à assister clandestinement à deux séances, sur le référé-libertés, où nous étions cent trente étudiants pour soixante inscrits, je fus refoulée. Comme j’avais déjà souffert d’une éducation civique bâclée, car les enseignants au collège préféraient finir les 55 autres chapitres en histoire et en géographie, je me rabattis donc sur l’autre prof. Il était d’un âge avancé et je m’asseyais au fond de l’amphithéâtre désert pour ne pas attirer l’attention. Un jour, mon maître de conférences en macroéconomie l’apprend. Il s’écrie : « C’est une honte qu’un homme pareil enseigne cette matière ! ». Il est vrai qu’il fallait aimer la liberté. « Il était l’avocat des poseurs de bombes pendant la Guerre d’Algérie !».

Ma première rencontre avec l’Organisation de l’Armée Secrète avait eu lieu à Sciences Po. Un vieux monsieur dans un Emile Boutmy comble faisait cours de philosophie politique. Il nous expliquait Edmund Burke et les socialistes utopiques avec tant de grâce qu’il était difficile d’imaginer qu’il eût jadis tenu les comptes d’une organisation terroriste.

Je pense souvent à Raoul Girardet. Ses quatre invariants des Mythes et mythologies politiques me servent encore à analyser les discours politiques. Il y avait :

–le mythe de l’homme providentiel (« Raymond Barre, le meilleur économiste de France »[i], « Obama, we can believe in[ii] »),
-celui de l’âge d’or (« les Trente Glorieuses »[iii], « l’ère Reagan, America is back », « la croissance Clinton »),
-celui de l’unité (« La France unie »[iv], « la France qui se lève tôt »[v], « Travailler moins pour travailler tous »[vi], la dénonciation de « la fracture sociale »[vii], « Inclusion »[viii], « Fraternité »[ix])
-et celui de la conspiration (« l’axe du Mal »[x], « la racaille »[xi], « il manque 9 trillions à la Fed ! »[xii]).

Depuis mon Année Préparatoire, je me suis demandée plus d’une fois si Raoul Girardet savait compter. Quid de la thématique de la décadence ? « You are bankrupting this contry »[xiii], « la France qui tombe »[xiv]. Quid du réalisme ? « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde »[xv]. Quid de l’impérialisme ? Delenda Carthago est [xvi], « Il faut pacifier l’Algérie aux lances flammes »[xvii], « Mission accomplished » déclarait George Bush après deux semaines en Irak.

En fait, avec une cuillère en bois, on peut touiller la décadence et l’impérialisme dans la conspiration ; l’ennemi extérieur ou intime auquel on résiste, qui nous ronge, que l’on attaque en premier. Et par définition, le réalisme est de l’anti-mythe. Bien vu Monsieur Girardet.

Dans cette crise économique sans pareille, qui frappe les Etats-Unis depuis deux ans et a recouvert la planète en dix mois, le discours du complot se nourrit de l’indignation commune mais il la détourne à ses propres fins.

L’indignation est légitime, face à l’impunité civile ou pénale de gens qui ont accaparé notre système financier ; qui comme l’eau ou l’air ou l’information ou la santé appartiennent à l’humanité tout entière. Ce que Frédéric Lordon appelle « la théorisation de la condition de cocu de l’Histoire »[xviii] doit faire partie du discours mis en place publique. Aux grands hommes la patrie est reconnaissante si le pouvoir vient attaché de l’obligation de rendre compte ; ce que les Anglo-saxons appellent « accountability ». L’indignation est alors le pistolet électrique qui vise le cœur de l’abus, fait poser genoux à terre et plier de douleur les gens qui se sont servis et nous ont asservi, au lieu de servir.

L’indignation est pourtant souvent gâchée parce qu’elle se trompe d’objet. Ainsi, en début de semaine, je reçois d’un lecteur de Bruxelles un article signé par Paul Jorion et paru dans Marianne[xix]. Cet anthropologue installé à Los Angeles et qui enseigne à la prestigieuse université de UCLA écrit aussi dans le Monde, ce qui n’est pas mon cas, des analyses souvent vomitiques sur les Etats-Unis ; ce qui n’est pas mon cas non plus.

Jorion n’enseigne pas la finance mais se vante de connaître le domaine des banques, parce qu’il a été cadre chez Countrywide, surnommé la capitale de la fraude (« Fraud central [xx]») par l’émission « 60 minutes »[xxi]. En effet, chez le deuxième plus grand courtier du pays en prêts immobiliers, la Direction disait à ses salariés de mentir sur les revenus des ménages. Puis elle repackageait les prêts avariés et les distribuait dans des verrines[xxii]. Des immigrés, souvent des Latinos ou des Afro-Américains signaient avec le sourire des contrats qu’ils ne comprenaient pas pour des maisons de 270.000$ à 700.000$.

Alors que depuis dix jours, les bonnes nouvelles concernant l’économie américaine tombent comme neige en avril, avec scepticisme auprès des témoins, donc Jorion explique, grâce à sa connaissance acquise à Counrywide, que la conjoncture, loin de s’améliorer est en train d’accoucher de la fin. Il ne parle pas de toutes les maisons saisies par les banques et qu’elles gardent sous le boisseau pour organiser la pénurie -et donc la compétition entre acheteurs-, qui fera que les prix remontent. Pourtant, le shadow inventory, (littéralement les stocks qui restent dans l’obscurité) s’élèverait, d’après RealtyTrac, à 30% de plus que les 3,5 millions de logements officiellement à vendre.

Voici un diagramme paru en avril 2009 dans le San Francisco Chronicle[xxiii] qui décrivait le phénomène en Californie :

Les stocks cachés de biens immobiliers résidentiels apparaissent ici en bleu. Foreclosure veut dire « saisie immobilière » et « resale » signifie « revente ».

Il ne dit pas que les choses empirent parce que le chômage détruit le pouvoir d’achat depuis 19 mois consécutifs ; encore 272.000 emplois supprimés au mois de juillet 2009. En Californie, le taux de chômage s’élève à 11,6%.

La preuve de l’Apocalypse est d’après Jorion dans les ventes d’actions détenues par les grands directeurs des banques. Secrètement, ils seraient en train de délester leur portefeuille des actions de leur propre firme, en profitant que les cours remontent.

Il est vrai que l’indice Standard & Poor a franchi le cap des 1000 points, à 1010 aujourd’hui et que le Dow Jones caresse sans les atteindre les 9400 points. Mais quand on cherche à vérifier ses dires sur le comportement des dirigeants de grandes banques, y compris JP Morgan Chase, Morgan Stanley et Goldman Sachs, on ne trouve pas de trace d’une liquidation.

Et ce n’est pas parce que ces agissements sont secrets. Au contraire, de par la loi, ce genre de transactions est public. Elles font toutes l’objet d’une déclaration à la Securities Exchange Commission, le gendarme de la Bourse.

Vérifiez-vous-même. Si vous allez sur les pages « Vie des affaires » du site du New York Times (http://www.nytimes.com/), et que vos tapez GS dans la petite case « get quotes » de la page d’accueil, vous tombez sur la vie trépidante de Goldman Sachs[xxvi]. Cherchez maintenant dans la colonne de droite la rubrique « Latest Insider Trades”, ce qui signifie “dernières opérations d’initiés »[xxv]. La plus récente remonte au … 18 mai!

Si vous allez maintenant, sur le site http://www.insidercow.com/, vous pouvez trouver toutes les opérations d’initiés de toutes les entreprises cotées en Bourse. Amusez-vous à taper JPM pour JP Morgan Chase ou MS pour Morgan Stanley.

Par exemple, le 4 aout, le vice-président de JPM a vendu 25.000 actions pour la belle somme de 1 million de dollar, mais la colonne suivante vous montre qu’il en possède encore… 482.067.

La question de savoir s’il mérite ses stock-options n’est pas ici posée. Mais en tous les cas, contrairement à ce que racontent ceux qui envient les riches au lieu d’aimer les victimes du tsunami, personne n’est en train de vendre avant la fermeture totale.

La critique de la spéculation et de l’économie de casino est légitime mais elle doit être bien construite pour porter, sinon c’est du populisme.

Par exemple, la SEC est sur le point d’interdire une technique dite du flash trading qui utilise des super ordinateurs pour effectuer des transactions de va et vient en quelques millisecondes. Dire que c’est de la triche est faux. C’était légal et quelqu’un en a eu l’idée. Constater que ce n’est pas socialement souhaitable car totalement improductif et doit donc être interdit relève du débat démocratique. Analyser l’innovation comme une rupture de l’égalité entre épargnants qui ne disposent pas tous d’ordinateurs ultra-rapides relève, lui, d’une application « technique » de la règle de la libre concurrence.

Tordre les faits ou établir des causalités là où il n’en existe pas (Bill Gates vend des actions MSFT tous les mois depuis des années, est-ce à dire qu’il ne croit pas dans son entreprise ?), me rappelle les techniques obscurantistes utilisées pour contrôler les esprits par la peur ; Fontenelle (1657-1757) dénonçait avec courage l’absurdité de l’Eglise qui appelait au repentir avant l’avènement de la fin du monde en se basant sur l’apparition de tâches lunaires. La même absence d’esprit rationnel est à l’œuvre aujourd’hui par quelques prophètes qui profitent des causes occasionnelles et profanent la liberté.

L’indignation détournée de son vrai objet, les spéculateurs regardent leurs écrans où brille à l’ombre de leur cupidité un baril à 73$.

Gabrielle Durana
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Le New York Stock Exchange a une annexe à Mahwah, dans le New Jersey,
en cours de construction, pour pouvoir héberger les très gros ordinateurs
nécessaires au traitement des opérations d’achat et de vente flash.

[i] Valéry Giscard d’Estaing, 1976.
[ii] “Obama, du changement auquel on peut croire.
[iii] Formule inventée par Jacques Rueff, qui désigne les trente années de croissance ininterrompue de 1945 à 1973.
[iv] Slogan du candidat François Mitterrand en 1988.
[v] Slogan du candidat Nicolas Sarkozy en 2006.
[vi] Slogan des 35 heures de Martine Aubry en 1998.
[vii] Thème de campagne de Jacques Chirac en 1995.
[viii] “Intégration”, slogan de la campagne d’Obama en 2008.
[ix] Slogan de la candidate Ségolène Royale en 2006.
[x] Slogan de George W Bush qui incluait Al Qaeda, la Corée du Nord, l’Iran et Saddam Hussein.[xi] Slogan de Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur pour designer les jeunes délinquants de banlieue.
[xii] Cf: http://tsunamifinancier.blogspot.com/2009/07/84eme-chronique-la-tectonique-du.html
[xiii] Slogan des Républicains actuellement pour s’opposer au plan Obama de couverture médicale universelle.
[xiv] Nicolas Baverez, 2004
.[xv] Michel Rocard, alors Premier ministre pour expliquer la fermeture des frontières en 1990. La citation exacte, souvent méconnue est « La France ne peut accueillir toute la misère du monde, mais elle doit savoir en prendre fidèlement sa part.»
[xvi] Il faut détruire Carthage. Caton l’Ancien (-234, -149), quel que soit le sujet de son discours terminait toujours car cette phrase.
[xvii] François Mitterrand, 1956, alors ministre de l’Intérieur.
[xviii] http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=2152
[xix] http://www.marianne2.fr/Le-capitalisme-en-danger-Sauvons-les-banquiers!_a181671.html
[xx] L’expression est forgée sur le nom de la station de trains, “Grand Central” de New York, équivalente de celle des Halles à Paris. Ici elle signifie, le quartier général, la Rome où mènent toutes les routes de la fraude.
[xxi] Inspirée d’une émission canadienne des années 60 qui s’appelait “This hour has seven days”, « 60 minutes » est le programme de journalisme d’investigation le plus prestigieux de la télévision américaine, qui en compte d’autres (« Frontline » sur la télé publique…) Il est diffusé le dimanche à 18h00 sur la chaine privée CBS. Il existe depuis 1968.
[xxii] Revoir comment fonctionne la titrisation ici: http://tsunamifinancier.blogspot.com/2008/10/chronique-n26-tout-ce-que-vous-vouliez.html [xxiii] 8 avril 2009
[xxiv] http://topics.nytimes.com/top/news/business/companies/goldman_sachs_group_inc/index.html
[xxv] NB : une opération d’initié n’est pas forcement un délit.

3 commentaires:

clouman a dit…

bonjour
tjrs aussi aiguisée, mais là je vous trouve injuste avec Paul Jorion qui il me semble va souvent dans le même sens que vous. vous devriez venir à son blog pour discuter, je pense que vous vous comprendriez!
en attendant bravo
clouman

site de paul jorion : http://www.pauljorion.com/blog/

Gabrielle Durana a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Gabrielle Durana a dit…

Jorion me rappelle de plus en plus un Roubini en version francaise, c'est a dire apocalyptique de gauche. Certains raisonnements sont justes mais d'autres tiennent de l'imprecation.
Il est facile d'etre un economiste dans son rocking chair. Cette remarque s'applique a Jorion comme a moi. J' ai du respect pour ceux qui mouillement leur chemise, comme Barney Frank ou Ben Bernanke.

je pense aussi que Paul Krugman ou Robert Reich ont plus de rigueur intellectuelle. Desolee, si je ne suis pas assez dans la ligne de la pensee dominante francaise de gauche.