mercredi 31 décembre 2008

Chronique # 54 : or rouge, masques blancs

30 décembre 2008


Dans un croisement entre un conte de Noël et un poisson d’avril, fêté le 28 décembre dans les pays de culture hispano-américaine (le fameux Día de los Santos Innocentes), hier mon chéri faisait la queue à Whole Foods, le supermarché bio quand la caisse enregistreuse est tombée en panne. Après un moment de perplexité, le caissier réapparait et avec la personne qui ensache les courses, ils commencent à sortir un par un les articles de la cliente des sacs en papier kraft. Le caissier note sur un bloc chaque code barre que lui dicte l’ensacheur sachant chasser le fou rire qui s’empare de mon ami à 20h00 passées, avec deux clients devant lui. Pour tuer le temps, il m’appelle et me demande s‘il peut lâchement abandonner le caddie et rentrer à la maison. Non, mon amour, j’ai vraiment besoin du papier alu, prends ton mal en patience ou dis leur que puisque le scanner ne fonctionne pas, tout est gratuit. Quand son tour fut venu, le caissier note article par article le lait cru et la sole, les olives sans les peser, les carottes, la roquette, le papier alu. L’ensacheur remplit trois sacs. « Vous avez du liquide pour payer? » demande le caissier. « Ma foi, oui, enfin pas assez pour toutes les courses ». Le caissier sourit, tamponne le ticket du parking et dit bonsoir. L’ensacheur pousse le caddie avec les trois sacs. « C’est bon, vous pouvez y aller. »



Si je vous dis que Whole Foods a la réputation d’être cher, vous comprendrez son surnom « Whole Paycheck » (=toute ma paye) et notre incrédulité. En anglais, il existe cette expression qui veut dire que rien n’est gratuit, « there is no such thing as a free lunch » (=les déjeuners gratuits n’existent pas). Pourtant, hier nous nous sommes pincés et nous avons dîné aux frais de John Mackey.



En rangeant le reste des courses, je cherche la provenance du rouleau de papier aluminium. Made in Canada. Un tableau de Léon-Augustin Lhermitte (1844-1925) me revient en mémoire. Léon-Augustin Lhermitte vous connaissez, sans vous en douter, parce que nous avons tous vu des reproductions de ‘La Leçon de vivisection de Claude Bernard’ dont l’original est accroché à l’Académie de Médecine.



Là, je pense au portrait d’Henri Sainte-Claire Deville, entouré de ses étudiants à l’Ecole Normale Supérieure : http://www.scholarsresource.com/browse/museum/5432


Sainte-Claire Deville est le scientifique qui du temps où l’avenir ne s’inventait pas dans la Silicon Valley avait mit au point le procédé d’extraction de l’aluminium à partir de la bauxite. Bien que très courant sur terre, l’aluminium fut pendant longtemps un métal aussi rare et cher que l’or, tant il était très difficile de le purifier. Napoléon III était fasciné par la transformation de « l’argile en argent » -l’alumine à partir duquel est fabriqué l’aluminium est une poudre blanche. En 1856, un scientifique lui apporta un casque militaire en aluminium. L’idée plut à l’empereur mais elle n’était pas viable d’un point de vue économique. En revanche, ses invités d’honneur dinaient avec des couverts en aluminium et les autres un service en argent.



Tout avait débuté en 1821, quand Pierre Berthier avait découvert un minerai contenant plus de 50% d’oxyde d’aluminium dans une mine près des Baux de Provence ; il l’appela la bauxite. En 1827, Friedrich Wöhler réussit à obtenir quelques paillettes de métal pur, grâce à un procédé chimique. Sainte-Claire Deville remplacera le potassium par du sodium et produira les premiers lingots d'aluminium. Ils seront montrés lors de l’Exposition Universelle de 1885. Ce sont aussi les travaux de Deville qui inspireront « De la Terre à la Lune » quand Jules Verne parle d’un obus creux suffisamment léger mais résistant, qui puisse être tiré directement par un canon braqué sur la Lune. De la science-fiction au décollage industriel, adviendra Charles Martin Hall. En 1886, dans le hangar de ses parents, il invente le procédé d’extraction de l’aluminium par électrolyse, c'est-à-dire le passage d’un courant dans une solution chimique. Il fondera ensuite ce qui deviendra l’entreprise Alcoa, l’un des trois géants du secteur, avec Rio Tinto et Rusal.



Made in Canada ? Mon œil. Le paquet devrait plutôt avoir marqué made in Guinea. J’y pense soudain à cause du coup d’Etat à Conakry la semaine dernière.



La Guinée recèle 30% des réserves mondiales en bauxite et presque 100% des réserves africaines. L’Australie et la Jamaïque arrivent loin derrière. Elle extrait le précieux minerai qui sert à fabriquer des milliards de canettes et les fuselages des avions et les frigidaires, les jolis scooters, l’atomixer, dans trois principaux sites, Sangaredi, Kindia et Fria, sous concession étrangère. Elle exporte donc la matière première qui est ensuite transformée et reçoit le label Made in Ukraine, Made in ailleurs.



Visite guidée de la carrière de Fria, mais avant, vous voyez où se trouve la Guinée ? Cela peut toujours servir pour le Trivial Poursuit. il y a trois Guinées : la Guinée ex-française qui a dit non au Général de Gaulle lors du référendum de l’Union Française en 1958. Elle entoure le Sierra Léone et le Libéria comme un escargot. Juste au-dessus, sur la côte, vous avez la Guinée-Bissau, ex-portugaise. Carrément un demi- continent plus bas, vous avez la Guinée Equatoriale, ex-espagnole, voisine du Cameroun et du Gabon. Donc confondre la Guinée Equatoriale avec la Guinée tout court c’est comme de mélanger l’Espagne et les Pays-Bas Espagnols. Et comme un bon dessin vaut mieux qu’une lourde description, voici une carte :


Fria et Kindia figurent sur la carte. Sangarédi est située dans le même coin. Maintenant, en route pour le pays de l’or rouge.






Merci de m’avoir accompagnée lors de cette sortie pédagogique que j’ai d’abord organisée à mon propre usage, quand effarée, j’ai réalisé mon indifférence affairée, le 23 décembre, entre l’atomixer, les préparatifs de la dinde et l’œuf cuit sous vide pendant 45 minutes, devant un coup d’Etat. J’ai mis une semaine à sortir de ma turpitude bedonnante et de me rappeler, grâce à ma madeleine de Deville que la Guinée fait la moitié de la France. Donc, je vous remercierais si vous restiez encore un peu.




Quand Sékou Touré, le père de la nation meurt en 1984, un général prend le pouvoir. Lansana Conté ne le lâchera plus pendant un quart de siècle. Il est mort mardi dernier. Si comme ma grand-mère il fallait coûte que coûte trouver quelque chose de positif à dire, ce serait que sa poigne d’aluminium trempé préserva son pays de la violence dans laquelle s’enfonçaient ses voisins, le Libéria et la Sierra Leone.




Voilà, maintenant que ma grand-mère a le dos tourné, Conté était un potentat corrompu mais calculateur qui comprit que pour garder le pouvoir et traire les étrangers, il fallait payer la piétaille armée et divertir les gradés.



Les contrats de concession des carrières de bauxite représentent 90% des rentrées d’argent. Ils ont été signés du temps de Sékou Touré, souvent en des termes défavorables. Mais au lieu de nationaliser, à l’irakienne et de mettre les vautours dehors, Conté a surfé sur le mécontentement de la population, maintenue dans une pauvreté d’ autant plus incroyable que le pays est riche de diamants, d’or, de terres arables et de bauxite. A la place, il a manipulé le ressentiment légitime, pour mieux plumer les multinationales qui ont régalé, tant que les trains pouvaient circuler. Roger-Gérard Schwarzenberg bien avant de devenir maire de Villeneuve-Saint-Georges avait écrit un traité de sociologie politique, qui m’avait beaucoup dérangée quand j’étais étudiante. Il décrivait le phénomène de la corruption dans les pays nouvellement indépendants. Non seulement la richesse de leur sous-sol ne leur permettait pas de sortir du sous-développement, mais elle représentait une sorte de « malédiction de Midas » (d’habitude, cette expression est plutôt réservée au cas des pays détenteurs de pétrole). De son côté, dans « Peau noire, masques blancs », paru dans les années 50, le sociologue Franz Fanon étudiait les ravages de la colonisation dans la psyché du colonisé. Sommes-nous condamnés à reproduire les schémas du passé ?



Il est trop tôt pour savoir si le coup d’Etat intervenu en Guinée est une ruse de la Raison pour faire avancer la démocratie. Une chose est sure, les multinationales ont fait des investissements faramineux. Rio Tinto par exemple avait un sérieux litige avec le gouvernement en place au sujet d’une concession à Simandou, à l’Est du pays dans laquelle il devait investir 6 milliards de dollars ; le montant du prêt d’urgence accordé aujourd’hui à GMAC après qu’ils aient finalement réussi leur opération de transmutation de la dette en actions et qu’ils puissent donc devenir une holding financière et recevoir l’argent du TARP. Le prix de l’aluminium a été divisé par deux depuis août. Le nouveau régime travaillera-t-il pour sa population ou business as usual, marionnette et marionnettiste, continuera-t-il à puiser dans son capital minier comme dans un distributeur de billets que la Suisse lave plus blancs et que Dubaï vous prend de la main ? Meilleurs vœux aux Guinéens de tous les pays !



Gabrielle Durana
Chroniques du tsunami financier-all rights reserved.



Bijou en Aluminium (19eme siecle)



Alumine





1 commentaire:

holy-terrorist a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.