lundi 27 octobre 2008

Chronique n° 27 Les banquiers qui ont vu l'ours

La semaine s' achève avec un Dow Jones à 8.378 points, un niveau encore plus bas que le 10 octobre. A 8.451 points il y a dix-sept jours, la Bourse avait cru vivre son Waterloo.

Rétrospectivement, ne s'agissait-il que d'un Trafalgar ? La peur ne part pas; le VIX atteignait 87.3 vendredi, avant de clôturer à presque 80. Et si nous avions tout faux. Et si c' était Stalingrad, 1812, un long et interminable bourbier?

Combien de temps va encore durer le processus de capitulation? Vendredi, la raison affichée pour tant de pessimisme était justement la prise de conscience mondiale que nous étions entrés en récession, c'est-à-dire dans une phase de croissance nulle ou faiblissime. La cause tout aussi réelle de cette chute sans fin est que les acheteurs ont du cash mais sont en grève.

Alors où en sommes-nous? Tout d' abord les pertes des banques européennes sont seulement en train d' être connues. En outre, les Bourses d'Asie encaissent les mauvaises nouvelles d'une demande occidentale atrophiée. Enfin, aux Etats-Unis, le dollar remonte, devise refuge tandis que l'élection présidentielle dans onze jours laisse tout en suspens.

Vous vous souvenez de l' Ours et du Taureau ? Le taureau (=bull) était le symbole du marché haussier (bullish market), de la bourse qui va bien. L' ours (=bear) incarnait un marché baissier(bearish market) ou déprimé. La ménagerie boursière compte une variété d'espèces. Quand le taureau hiberne, suivant les années, trois types d'ours sortent de leur tanière. Aucun n'est en peluche, mais certains peuvent faire plus de peur, d'autres plus de mal.

L' ours cyclique (cyclical bear) est un marché où la variation entre le zénith et le nadir avoisine 20 à 25%. C'est un ours noir, il nous fait très peur mais il n' est pas dangereux.

L'ours séculaire (secular bear) est un marché dans lequel la baisse entre le point culminant et le fond représente une chute de 45 à 50%. Cet ours-là est un redoutable prédateur.

L' ours dévastateur (devastating bear) est le grizzly de la valeur boursière. La chute atteint entre 75% et 90%. L' effondrement des valeurs japonaises dans les années 1990 ou la liquidation actuelle des actions chinoises détenues par les non-résidents (dites « actions A »; celles détenues par les Chinois sont appelées « actions B » et ne se mélangent pas) sont des exemples récents de marchés baissiers dévastateurs. L' autre exemple, inoubliable, est la crise de 1929 à 1933.

La crise actuelle semble relever de la deuxième catégorie avec une nette baisse à -45%. L'histoire économique depuis la Seconde Guerre mondiale nous enseigne qu'on peut toucher le fond de différentes façons. Parfois, on a une capitulation dans un wagon à Rethondes. Parfois, la fin d'un marché oursier (sic) se fait sans fanfare, dans un tarissement lent et peu concluant, comme en décembre 1974.

La crise des « point.com » après l'éclatement de la bulle liée aux valeurs technologiques en avril 2000 relevait d' un processus spéculatif. L'agonie s'est prolongée du fait d'un choc externe, les attaques du 11 Septembre. Donc ce n'est pas un très bon exemple.

Disons que les ours cycliques causent un ralentissement mais que la croissance finit par repartir. Dans le cas des ours séculaires, la trajectoire de la croissance est déviée. Les ours dévastateurs sont des ours séculaires devenus incontrôlables; la croissance est totalement disloquée.

Un ours devient dévastateur quand le gouvernement n'intervient pas, ou trop peu ou trop tard. Nous venons d'assister à un carnage dans les règles sur le marché des actions chinoises de type-A. Un exemple parmi des centaines, China Mobile, la plus grande entreprise de téléphonie portable au monde avec 400 millions d' abonnés, a vu le cours de son action baisser de 75% en un an. Le gouvernement ne s'est senti interpelé qu'après qu'on ait franchi l'abîme des moins 65%.

Lors de la Grande Crise des années 1930 (the Great Depression, comme ils l'appellent aux Etats-Unis), la Banque centrale avait commencé à resserrer la politique monétaire dès 1928-1929. Après le krach, Il y eut un credit crunch. Craignant l' apparition de l' inflation, la Fed, elle, a continué son bonhomme de chemin et encore plus contracté la masse monétaire en relevant les taux.

En général, la métamorphose d' un ours séculaire en ours dévastateur suit une grosse faillite qui met en péril tout le système.

Lors de la Grande Crise, l'astéroïde qui est tombée sur la Bourse s'appelait la faillite de la Bank of United States, le 11 décembre 1930. A l' époque, quand une banque mettait la clef sous la porte, il n' y avait aucune garantie des dépôts. (Le FDIC aux Etats-Unis sera justement créé en juin 1933 pour parer ce genre de catastrophe). 500.000 déposants perdirent tout leur argent.
La suite de l'histoire est triste et douloureuse. La récession devint une dépression. Le gouvernement n'est intervenu qu' en 1933, soit 3 ans et demi après la chute de l'astéroïde. 25% des Américains étaient alors au chômage. La déflation avait ruiné l' économie. En Europe, les Nazis en avaient profité pour conquérir le pouvoir en toute légalité.

La chute de Lehman Brothers le 15 septembre 2008 est l' équivalent de la faillite de la Bank of the United States. Elle a causé des effets irréparables dans le système. Mais les autorités ont réagi d'une manière très différente par rapport à 1930. La Fed a immédiatement injecté des liquidités. En se mettant à prêter à court terme, aux entreprises et aux banques, son bilan aura triplé de volume en quelques semaines. Pendant la Grande Crise, il s'était contracté de 25%.

Si les Démocrates gagnent, il y aura un plan de relance, évalué entre 150 et 300 milliards de dollars. Le déficit budgétaire pourrait atteindre 1 trillion de dollars pendant deux ans (soit 7% du PIB), pour ne redescendre que lentement. S'il est vrai que Bush avait hérité de Clinton un excédent budgétaire, le déficit des Etats-Unis n'est pas alarmant en soi. Il s'élevait à 162 milliards en 2007; 455 milliards sont prévus en 2008, soit 3,2% du PIB.

La combinaison des deux armes, monétaire et budgétaire, devrait juguler l'ours séculaire et l'empêcher de se métamorphoser en ours dévastateur.

Il faut se rappeler qu' à la fin de la deuxième guerre mondiale, le déficit budgétaire représentait plus de 10% du PIB américain et que le ratio dette/PIB dépassait les 100%. On ne tue pas un grizzli avec des mouches.

Chroniques du tsunami financier Gabrielle Durana All rights reserved

Aucun commentaire: